Lettre à Gérard Depardieu

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Depardieu-1Cher Gérard,

Certaines choses demandent d’être faites dans de bonnes conditions, d’y poser la forme, afin d’avoir l’espoir de savourer au mieux le fond ; votre livre fait partie de ces choses-là.

Je pense sincèrement qu’il ne devrait point en être autrement, que ce récit perdrait de sa saveur s’il était lu debout à un arrêt de bus, dans un transport en commun, dans une salle d’attente ou dans tout autre endroit pris dans le bruit et l’animation de la Vie.

Ce livre a besoin d’un espace clos, d’un lieu propice aux confidences, celles de votre vie

J’ai envie de dire qu’avec Ça s’est fait comme ça, vous n’êtes pas la première personnalité à ressentir le besoin de vous raconter, de vous exposer, de vous décortiquer, de pratiquer le nombrilisme ; et pourtant, vous l’avez fait sans craindre donc qu’on puisse vous le reprocher.

Parlons en de votre livre, et pourquoi pas en mode « description efficace », histoire de lui faire en quelque sorte face.

Il n’est pas bien gros, 171 pages, certaines bourrées, d’autres à moitié voir trois quarts vides ou pleines. C’est un peu la théorie du verre d’eau, de vin, de vodka ; enfin, vous connaissez.

Sur la jaquette, vous trônez seul. Le cliché est en noir et blanc et il ne semble pas dater d’hier ; en dessous, lorsqu’on prend la peine d’ôter la jaquette, on se retrouve un peu devant ce qui pourrait être votre sépulture ou votre « image souvenir » : une étendue blanche, la même photo recadrée, puis votre identité en lettres rouges (comme celles de l’Olympia ?), et, pour finir, à nouveau ce titre Ça s’est fait comme ça.

Il vous ressemble ce titre, comme le livre d’ailleurs. Enfin, il serait plus correct d’écrire qu’il ressemble à l’idée que je me fais de vous. C’est un ouvrage fait d’un complexe, mais subtil mélange de sentiments : de la force de vivre, d’une certaine nonchalance, d’une désillusion profonde. Il est à la fois touchant, humble, excessif, emporté. Il sonne comme votre voix avec votre rire fort.

Vous avez écrit « Ça s’est fait comme ça », ce qui sonne un peu carré, brut, alors qu’il aurait été peut-être plus correct et harmonieux d’écrire « Cela s’est passé comme cela ».

Qu’est-ce qui s’est déroulé ainsi ?

Votre vie !

On la parcourt sous vos pas, dans vos enjambées plus ou moins assurées ; du moins les parties que vous avez envie de nous servir, les bouteilles que vous jugez bonnes à boire parce que c’est le moment ou parce qu’elles vous donneront de la consistance.

Il y a de tout dans ces pages : de l’émotion, de l’exaspération et de l’agacement de ma part à certains moments ; de la passion et de l’exagération de la vôtre. On revit votre enfance, et même avant cela, la grossesse de votre mère, puis votre jeunesse chahutée, la base américaine, la montée de Châteauroux à Paris, les cours de théâtre, la rencontre avec Élisabeth, votre carrière.

Et, en parallèle de cela, un peu comme une seconde route à parcourir, et sur laquelle vous reconnaissez ne pas avoir été assez souvent : il y a celle de votre existence, de votre vie privée, avec ses jours d’allégresses et ses nuits de chagrins. Beaucoup de choses sont dites, et j’ai eu l’impression qu’il n’y a pas de tricheries, que vous claquiez vos mots, ceux qui sont en vous, sans vous soucier de faire bien ou de faire mal. Vous le faites par envie.

Mais il n’y a pas que vous dans ce livre. Si, bien sûr, il y a tous vos proches, vos enfants, les femmes qui ont croisé votre route, les gens du cinéma ; il y a également l’ombre d’une seconde plume, de quelqu’un qui vous a aidé à mettre par écrit vos mots, qui vous a probablement poussé à aller marcher plutôt sur certaines terres que d’autres ; et dont je dirais que sa présence est partout et nulle part dans ce livre, tant en effet, elle semble s’effacer pour laisser à votre carrure toute la place et l’exposition un rien nombriliste qu’elle réclame. Lionel Duroy, puisque c’est lui, a fait un très bon travail en venant vous écouter chez vous ou ailleurs, vous trouvant quelques fois torse nu avec une bière à la main. Mais lui, son nom, il n’est pas sur la jaquette, ni sur la couverture, mais sous le vôtre, sur la page de titre, comme tapi dans votre imposante et peut-être écrasante ombre.

Voilà donc comment en un peu moins de deux cent pages, vous vous confessez sur vos succès, vos erreurs, vos maux, vos passions, vos choix de vie, vos amitiés politiques qui, ces dernières années, vous ont plus fait apparaître dans une certaine presse que sur les écrans des salles obscures ou les téléviseurs dans les salons.

Voilà, c’est vous, Gérard Depardieu, délinquant à Châteauroux, Acteur à Paris, père à Bougival, Propriétaire de Vignobles en Anjou, Citoyen du monde de la Belgique à la Russie en passant par bien d’autres contrées.

Après avoir dévoré — je l’avoue — votre livre comme on se rassasie d’un bon plat, et même durant ce moment, je me suis posé cette question : « Pourquoi se raconter de pareille manière et pourquoi à ce moment-ci de votre vie ? »

Par envie ? Par besoin pathologique ? Pour épater une éventuelle galerie ? Pour laisser quelque chose de vous avant une mort qui serait proche ?

Parce que vous avez suffisamment de matière à offrir ? Parce que 66 ans vous semble un bon âge pour vous justifier de toutes les attaques des dernières années et pousser un coup de gueule, car, tel Cyrano qui est le seul à pouvoir se servir la tirade sur son nez, vous seriez le seul à pouvoir narrer la vie de Gérard Depardieu ?

Pour toutes ces raisons peut-être et pour bien d’autres probablement. Vous vivez les choses pleinement, vous faites les choses « comme ça » et vous prétendez ne pas beaucoup vous soucier de tout l’argent que vous pourriez laisser, des héritages, de ces choses que vous semblez trouver compliquées ; et, comme si vous vouliez finir ce livre de manière simple, presque dans un grand éclat de rire où je vous ai imaginé dire « Hé, petit, c’est de la blague tout cela, mais avoue que tu l’as trouvée belle mon histoire ! », vous jetez au lecteur ces ultimes mots qui sonnent un peu comme un conseil :

« Et puis tu boiras mon vin, mon chéri, mon amour, et en le buvant tu te rappelleras mon rire. Mon gros rire de paysan, hein ? Et combien j’ai aimé la vie.
Va, jouis de chaque instant, sois heureux surtout. »

Voilà, j’ai aimé votre livre Gérard ; et là, comme vous le dites si bien, je m’en vais jouir de chaque instant, être simplement un homme heureux. Je pense que c’est déjà là un beau programme.

François-Xavier, bibliothécaire

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Ça c’est fait comme ça, Gérard Depardieu (XO, 2014).